Ma colère et ma rage: assassinat de Jacques Pierre Martilus

Mercredi 3 février 2021 à 19h00 en Haïti, 23h00 en France, j’ai appris la nouvelle. Un homme de plus est tombé sous les balles des bandits en Haïti. Il est rentré dans le palmarès macabre de l’insécurité de ce pays. Cet homme n’était pas plus important que les autres. Cet homme était Seulement un père, un mari, un amant, un frère, un ami, un cousin, un voisin, un collègue, un collaborateur, une connaissance comme toutes les autres victimes de ce pays. Rien de plus, rien de moins.
Jacques Pierre Matilus, un estérien engagé depuis son plus tendre enfance dans la vie sociale de sa localité, L’Estère, et de son pays, a été tué par des bandits armés jusqu’aux dents. Un assassinat programmé de longue date par celles et ceux qui se positionnent en défenseur de la liberté et de la sécurité.

Tous les haïtiens le savent. Il faut faire attention dans ce pays! « mèt kò ki veye kò » est la mise en garde quotidienne. D’autres que lui tomberont encore sous cette violence sans nom, sans raison. Cette folle violence. Ce chaos qui fait sa loi dans ce pays depuis trop longtemps. Je suis révolté, pétri de douleurs ! Je veux crier ma rage et dire : NON !
Nous mourrons tous, certes! Mais pas comme ça ! J’accepte son décès. C’est une réalité. Je refuse son assassinat.

Jeune d’hier, adulte aujourd’hui Pierre Matilus est une des nombreuses victimes de cette hydre qu’est l’insécurité voulue, maintenue et consciencieusement nourrie. L’assassinat de l’avenir de la jeunesse semble être le seul programme. Chaque fois qu’un homme ou une femme perd la vie dans ces tragiques conditions, et, sans espoir d’une justice, c’est nous tous qui mourrons un peu et perdons le sens sacré qu’est la vie. Chaque assassinat nous éloigne de la société apaisée à laquelle nous avons droit. La colère engendre la colère et la destruction. Est-ce le Néant que nous voulons? Il faut que ça s’arrête, sans délai. Demain. Un jour de plus. Sera un jour de trop. Le trop plein, nous l’avons dépassé depuis longtemps déjà. Nou bouké !!

Pierre nous est volé en février, un mois qui symbolise l’homme qu’il était. Pierre incarnait l’espoir d’un renouveau. Pierre croyait en la Force de l’engagement et du Combat. Il lutta sa vie entière pour une société où il fait bon vivre pour chacun d’entre nous. Tout a commencé en Janvier 1986. Pierre échappa de peu à la mort lors d’une manifestation anti-duvalier à l’Estère. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était une belle journée ensoleillée de janvier 1986, un contingent de milice et de militaire sur la route nationale n°1, envoyé pour mater les manifestations aux Gonaïves a rencontré ce groupe de jeunes manifestants à l’Estère. Les militaires ont tiré à hauteur d’homme. Résultats : 1 mort, 1 blessé grave et 1 miraculeux. Pierre. La rumeur disait « qu’il avait reçu une balle en pleine tête qui fort heureusement avait rencontré le casque en métal qu’il portait ce jour-là. Aucune blessure. De la chance. » Duvalier quittera le pays quelques jours plus tard.
Ce février 2021, 35 ans plus tard : toujours des bandits, ils ne lui ont laissé aucune chance. L’homme combatif que je connais a résisté à ces vermines jusqu’à son dernier soupir. Il n’a pas laissé faire. Poignard à la main tu as défendu ta vie face à des hommes lourdement armés. Tes principes, tes valeurs, ta combativité t’ont porté jusqu’à ton dernier souffle, Pierre.
Pierre Matilus, de l’Estère à Port-au-Prince, de Port-au-Prince à Paris, de Paris à Port-au-Prince, nous avons parcouru chacun nos propres chemins, mais, nous nous sommes toujours régulièrement retrouvés dans des lieux empreints de signification que je décode maintenant que tu n’es plus. Plongé dans mes souvenirs pour parler de toi, parler de nous, je réalise qu’on se donnait rendez-vous à des endroits qui ont marqué des
événements importants de nos vies:

  • devant la porte de mon grand Père : là où la « tu as failli mourir en janvier 1986 »,
  • à l’aéroport Charles de Gaulle en 1998 , à mon arrivée en France, où tu es venu me chercher, accompagné de mon grand Frère pour ma rentrée à l’université Paris 8,
  • à l’école Jean Ducamel Dérosema où tu participais à l’éducation des jeunes et aux activités associatives et sportives;
  • à Radio Fréquence Paris Plurielle où tu as participé avec cette bande d’étudiants et militant pour l’intégration des Haïtiens en France et pour un Haïti meilleur et
  • à Delmas 40B où on se retrouvait quand j’étais de passage en Haïti. Là où on t’a ôté la vie.

Voilà une semaine que j’essaye d’accepter ton assassinat, je réalise, alors qu’il n’y aura plus de rencontres intempestives entre nous. Tout est programmé définitivement pour l’éternité. Nos chemins ne se croiseront plus. Tu seras absent à notre prochain rdv. Tu ne seras plus à nos rendez-vous ! Des êtres immondes, des monstres t’ont arraché à Nous (famille, amis et connaissances). Tu as résisté, comme tu sais si bien le faire. Ils t’ont forcé quand même. Je suis en colère, Pierre ! J’enrage, Pierre ! Mon dégoût de tout ça ! Pourquoi tant de gâchis ?!
Toi qui as étudié le droit et la criminologie pour lutter contre la criminalité dans ton pays. Quelle est donc cette ironie du Destin, ce cynisme qui te fait rentrer dans les statistiques des crimes odieux ?! Toi, mon ami, bienveillant et aimant le Monde, qui savait comme personne inviter l’Autre dans ton univers. Et Partager véritablement. Celles et ceux qui t’ont côtoyé, ne serait-ce qu’une fois ont gardé un excellent souvenir de toi.
Jeunesse de mon pays, élèves, étudiants et chercheurs : comprendre que la pauvreté n’induit pas la criminalité mais par contre la criminalité induit la pauvreté c’est déjà un pas de géant vers la transformation sociétale de ce pays. Haïti a été fondé sur les résidus d’un système criminel, aujourd’hui encore, ils continuent à perpétuer leurs modèles par tous les moyens. Ne soyez pas les bras armés de ce réseau criminel mais le bras solidaire d’une société juste et équilibrée.

Pierre faisait partie de ce bras solidaire, il a été forcé de quitter la partie vous devez comme lui prendre votre part dans ce réseau mondial de l’espoir d’un nouvel Haïti.
David CHARLES

Au nom de tous les élèves du collège Jean Ducamel Dérosemas et des amis communs d’Haïtu et d’ailleurs.

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